Dimanche 25 janvier 2009 7 25 /01 /2009 16:47
Quelque part au fond de la Louisiane, en route pour les bayous, nous faisons nos courses à Wall-Mart.  Notre petite voiture européenne est perdue parmi la centaine de trucks qui attendent au parking. Papa cherche en vain du saumon. Maman me demande d'aller trouver du jus d'orange.
- Mais non voyons Isaure, que veux-tu qu'on fasse de 3 litres ?
-
Il n'y a pas plus petit.
- 1 litre ?
- Non.
Papa vient me voir amusé : "va voir les pubs près de la caisse". Les affiches publicitaires couvrent l'entrée du Wall Mart. Elles représentent des vendeurs obèses qui sourient à des clientes obèses. Qui se reconnaîtrait dans des pubs de gens minces ?
Par Isaure
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Lundi 12 janvier 2009 1 12 /01 /2009 00:50
La vague de froid a fait du bois de Vincennes un paysage de station de ski. Le lac est gelé, couvert d'une fine pellicule blanche. Malgré l'interdiction, les promeneurs s'aventurent sur la glace. Les enfants courent, les téméraires traversent d'une rive à l'autre ; quelqu'un glisse sur des patins, les mains derrière le dos, silhouette légère sur l'intensité blanche.
Un trou d'eau demeure miraculeusement dans la glace, où tous les oiseaux du Bois se sont réfugiés. En son centre voguent quatre beaux cygnes, souverains de ce qui leur reste de royaume. Les canards et les pigeons, tels des enfants turbulents, s'égaient dans l'espace restant, font la course, plongent la tête.
Ceux qui ne trouvent pas de place dans l'eau restent aux abords. Pantins désarticulés, hébétés, ils glissent sur ce sol inconnu où leurs palmes n'ont pas prise, où tout à coup leurs pattes font le grand écart, où ils tombent sur leurs fesses à houpette et s'entrechoquent.
Des quignons de pain gorgés d'eau glacée forment de cet oasis de l'hiver la faune prolifique.
Par Isaure
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Vendredi 2 janvier 2009 5 02 /01 /2009 05:42
Le Quartier Français, le quartier historique de la Nouvelle-Orléans, n'a pas été touché par Katrina. Ce sont les quartiers pauvres qui ont été dévastés. Ceux où on ne va pas. Ainsi nous explique la gérante de notre Bed & Breakfast, situé au coeur du quartier français :

"Ces imbéciles, ils vont habiter dans des quartiers sous la digue. Tout le monde sait que c'est dangereux. Mais ils sont entêtés. Leur maison a été détruite : après l'ouragan, il y avait des maisons au milieu de la rue, et on les triait : "this one belongs to here, that one should be over there...and this one ? This house, nobody knows where it comes from". On écrivait sur les porches des maisons le nombre de morts qu'on y avait trouvé. Et qu'est-ce qu'ils font ? Ils reconstruisent à l'identique ! Au même endroit ! They are narrow-minded. Ils veulent tout rétablir comme avant. Mais ça ne sera plus jamais comme avant. Je connais une dame qui avait une maison dans le Lower Ninth Ward. Ses fils lui ont demandé ce qu'ils pouvaient faire pour elle après que sa maison eut été détruite. Elle a répondu : "I want to go back home". Alors ils ont reconstruit sa maison à l'identique. Tout, les pièces, les meubles, les papiers peints. Mais ça ne sera plus jamais la même chose ! Elle est dans sa cuisine refaite à l'identique, elle a préparé du jambalaya, et dans le tiroir elle est allée chercher sa fourchette préférée, celle avec laquelle elle cuisine toujours : "oh, right...it's gone...". Puis dans le salon, elle a voulu montrer à un ami le livre qu'elle a aimé : "oh...right...". Puis elle est allée à l'église, elle y a retrouvé des amis :

- quel bonheur de vous revoir ! Où habitez-vous maintenant ?
- Chicago...Washington...Seattle...

Ce ne sera plus jamais la même chose."
Par Isaure
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Mercredi 3 décembre 2008 3 03 /12 /2008 19:28
Empaquetée dans les bouées successives de sa doudoune, le geste ardu, la tête fichée dans la fraise de son écharpe en tricot, madame la mère de famille se serre sur la banquette du métro et pose sa serviette en cuir contre elle. C'est une grosse serviette en accordéon, rigide, la poignée ferme, verouillée par une boucle hostile aux mains enfantines.

Elle force la camisole de sa doudoune et ouvre sa serviette. En sort partiellement un paquet lot maxi, 20 + 4 gratuits de Kinder Bueno goût chocolat. Elle déchire un tout petit peu l'emballage, force sa main à l'intérieur, en sort un Kinder Bueno. Range le paquet, ferme la serviette, ouvre le sachet. Trois bouchées, elle a fini. Elle met le plastique dans sa poche.

Elle attend. Un peu. Ses mains se retiennent l'une l'autre. Tout à coup en voici une qui se libère et vole le long du cuir. Ouvre, soulève, force, déchire, mord. Trois bouchées dans le matière molle, poreuse, inconsistante. Madame la mère se lèche les doigts. Se pourlèche les lèvres.

Elle reste droite. Son regard se rive au sol. Mais lentement son visage se tourne vers la serviette...
Par Isaure
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Dimanche 30 novembre 2008 7 30 /11 /2008 00:09

Elie Cohen est mort. Ses proches, ses collègues le pleurent. "Elie Cohen est mort", m'écrit Julia. Elle l'a lu dans la rubrique nécrologique du Monde de ce jeudi matin. J'écris aussitôt à papa : "Elie Cohen est mort ? Lequel ??" 

 

"L'autre". Elie Cohen, l'économiste, est mort. Elie Cohen, l'économiste, est vivant - Elie Cohen, l'économiste professeur à Dauphine, est mort ; Elie Cohen, l' économiste directeur de recherche au CNRS, est bien vivant.

 

Depuis toujours on les confond. On attribue à l'un les travaux de l'autre, on annonce l'un et c'est l'autre qui arrive. "Pourquoi n'ajoutez-vous pas une syllabe à vos noms - Elie C. Cohen et Elie E. Cohen, afin qu'on vous distingue ?" a suggéré papa à Elie. "Tu n'y songes pas ! s'est écrié Elie en levant les bras au ciel. Ils croieront qu'on est quatre".

 

Elie Cohen est mort, et Elie Cohen, le vivant, au téléphone, a une voix d'outre-tombe. Dans sa boîte aux lettres les regrets éternels s'amoncèlent ; le téléphone sonne, éploré. Depuis quarante-huit heures, il vit sa propre mort.

Par Isaure
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Samedi 27 septembre 2008 6 27 /09 /2008 17:39
Madame a sorti sa chaise sur le trottoir.

Son tailleur écarlate chauffe au soleil, ses bijoux miroitent autour de son visage. Elle profite du beau temps de ce matin de septembre.

Jambes croisées, talons hauts, Madame se fait les ongles dans une allée du bois de Boulogne.

A quelques pas, sa camionnette blanche, porte ouverte.
Par Isaure
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Dimanche 7 septembre 2008 7 07 /09 /2008 18:28
Rues suspendues, gratte-ciel massifs, vent, pluie, flots de voiture et absence d'hommes. Je déteste la Défense. J'y avance avec répugnance, le coeur serré par un instinct presque animal qui me dit : environnement hostile.

Sous les arbres, parmi les troncs fins plantés à brefs intervalles, sur un sol en caoutchouc, des hommes jouent à la pétanque. Scène inattendue dans ce royaume de travailleurs frénétiques.

Spectacle plus étrange encore, lorsque parmi ces groupes de joueurs en parka et jean sans forme, barbe mal rasée, teint sombre, on découvre des hommes en costume. En voici un, vêtu d'un complet bleu à fines rayures, qui attend son tour, boules à la main, patient et droit, comme à un cocktail d'affaires. Et un autre, appuyé contre un arbre, une main dans la poche, l'autre qui tient un parapluie, le tissu souple de son costume épousant sa posture nonchalante, qui regarde, aussi captivé que par le cours de la Bourse,

la boule s'approcher du cochonnet.


Par Isaure
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Samedi 30 août 2008 6 30 /08 /2008 13:27
Neuf heures d'avion, une heure de route, me voici à Morne-à-l'Eau, Guadeloupe. Affalée en étoile sur le lit, somnolente et liquéfiée, je regarde, fascinée, la fumée s'élever de l'encens anti-moustique. Les volûtes se dessinent sur les murs rouges, montent, se brouillent et s'enfuient en un fin demi-cercle au passage de la fenêtre. Je reste bouche bée.
Par Isaure
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Jeudi 31 juillet 2008 4 31 /07 /2008 03:48
Kathleen Ferrier chante de toute son âme, et sa voix grave vibre de sanglots contenus. La beauté de ce qu'elle chante pénètre en elle comme un poison, elle ploie, elle porte comme une croix la condition humaine et ses propres malheurs. Lucide et coupable pour toutes les tragédies, elle arrache dans un effort ultime la voix de son coeur. Les musiciens l'entourent, fidèles et compatissants, ils la soutiennent de leur bienveillance, l'encouragent d'un écho empathique. C'est comme une expiation, et tous mettent dans leur musique ce qu'ils n'expriment jamais, ce qu'ils cachent à eux-même. L'Agnus Dei de Bach chanté par Kathleen Ferrier est une confession en harmonie.

Mais Alfred Deller, né la même année qu'elle, Anglais lui aussi, a lui aussi chanté l'Agnus Dei de la messe en si mineur. Lents, bercés par le rythme binaire, les violons laissent advenir son chant  venu d'ailleurs, qui se pose sur eux comme un voile, et qui s'endort avec eux. Sa voix a une douceur simple, concentrée, si pure qu'on se demande si elle est humaine ; tendue en un fil unique, et cependant complexe, tantôt cristaline, tantôt cuivrée, puissante, mais dépouillée de tout débordement de force ou de sentiment. Alfred Deller est là et le chant de Kathleen Ferrier, qui se donne tant de mal pour vivre sans pleurer et pour continuer à chanter malgré la vie, le chant de Kathleen Ferrier est anéanti. Elle inspire compassion et gratitude ; Deller donne envie de se convertir.

Par Isaure
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Mardi 29 juillet 2008 2 29 /07 /2008 14:43
Tony Blair, oeil de cire et teint de porcelaine, clôt le séminaire de Yalta par un long discours. Sa gestuelle suit une chorégraphie méthodique : mains ouvertes, doigts groupés en pointe, main étendue la paume vers le bas ou doigts des deux mains joints symétriquement, à la Chirac.  Pas de haussement d'épaule, pas de doigt levé, pas de main qui s'agite en l'air. Il dit "this is a problem that cannot be solved", ses doigts se joignent devant la poitrine : aucun rapport entre le propos et le geste.
Il ne s'agit pas d'une gestuelle incontrôlée, spontanée, à l'italienne, qui viendrait illustrer ou appuyer le propos. Chaque geste est un signe calculé et choisi pour ce qu'il évoque : main ouvertes, ouverture ; doigts groupés en pointe, rigueur ; main étendue, contrôle ; doigts joints symétriquement, calme.

Blair fait un discours, ses mains en font un autre. Il parle de l'intégration de l'Ukraine à l'Europe, ses mains parlent de lui.


Par Isaure
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